Critiques du film

MONDES DU CINEMA N°8

L’histoire, grande hache, petits h. par SAAD CHAKALI

Extrait :

… Ces femmes que l’on ne veut ni voir ni considérer comme des sujets aussi agis par qu’agissant dans l’histoire incluraient également les mystérieuses héroïnes des courts-métrages respectifs de Lisa Reboulleau (Renée R.) et Franck Renaud (Augusta Amiel Lapieski). Si la seconde demeure le sujet d’un enfermement étouffant dans un dispositif archivistique en forme de musée fermé exposant sur ses murs les images projetées de la guerre d’indépendance algérienne (d’abord les archives du pouvoir, ensuite les documents de résistance tournés par René Vautier), la correspondance écrite par la première et datant de la fin des années 1950 finit par devenir le roman épistolaire d’une émancipation contrariée par les vicissitudes et pesanteurs sociales de l’époque. En utilisant les images d’un home movie tournées en Super 8 intelligemment combinées à l’emploi d’images trouvées dans les archives (de télévision, à caractère à la fois documentaire et fictionnel) contemporaines de cette histoire et conservées par l’INA, la réalisatrice fait ainsi d’une pierre deux coups, haussant sans ostentation la simplicité de son évocation d’une femme invisible au niveau d’une allégorie universelle consacrée à la condition féminine dont la reproduction n’induit pas pour autant la possibilité mince ou l’événement fragile de l’émancipation. Fauchée par une voiture à Marseille en 1958, cette femme issue de la bourgeoisie provinciale qui apprend l’indépendance matérielle et découvre l’existence de l’entraide féminine après avoir découvert la liaison adultère de son époux se transforme progressivement en une figure aussi attachante que tragique, à l’intersection idéale entre un roman d’Annie Ernaux (comme La Femme gelée en 1981 et Une femme en 1988) et Anna Karénine (1877) de Léon Tolstoï. Une femme coupée dans un élan dont on imagine les vies ultérieures au conditionnel passé, après Mai 68 et la deuxième vague du féminisme. Mieux que la muséification de la transmission familiale, intergénérationnelle et féminine proposée dans la fiction de Franck Renaud et figurée par Edith Scob, Lisa Reboulleau organise, avec les lettres d’une femme réelle d’un côté et de l’autre la voix douce et sûre d’une autre grande actrice impressionnante, Mireille Perrier, le passage documentaire d’une hantise familiale et personnelle en spectrographie d’une époque peuplée de femmes non vues (y compris par la Nouvelle Vague, contemporaine de l’histoire racontée par Lisa Reboulleau et dont la sociologue Geneviève Sellier aura montré qu’elle s’est particulièrement conjuguée au masculin singulier). Des femmes aux « vies minuscules » (pour reprendre le titre du recueil de Pierre Michon publié en 1984) et saisies, s’agissant en particulier de Renée R., dans l’amorce soufflée comme une bougie d’une trajectoire d’émancipation dont la visi- bilité différée attendrait alors une ou plusieurs générations avant de pouvoir bénéficier rétrospectivement – quasiment de manière messianique – d’une relève. Alors le conditionnel passé se mue en futur antérieur en ce qu’il autorise l’héroïne éponyme de Renée R. à devenir, plus qu’une figure tragique, celle d’une renaissance après coup. Comme un fantôme hantant virtuellement toutes les images, documentaires et fictionnelles, du cinéma et de la télévision de l’époque. Et, de façon moins abstraite et plus sensible que dans le film de Franck Renaud, cette « fantômaticité » (Jacques Derrida) aura permis aussi de relier, par-delà les coupes sombres du temps et les ellipses de l’histoire familiale, une petite-fille et sa grand-mère qui ne se seront jamais connues, la seconde nous parlant enfin par l’entremise de la première, telle la Pythie de son aïeule. Après la projection de son film, on se dit que Lisa Reboulleau aurait idéalement répété les gestes esthétiques de Pierre Michon comme de Nassima Guessoum. D’une part en ce que le roman de ce dernier et son propre court-métrage partagent les motifs de la défaillance masculine et de l’admiration pour les figures maternelles et féminines, l’acte de création artistique se comprenant aussi comme principe de résurrection symbolique et de relève messianique des disparus. Et, d’autre part, en ce que les films respectifs des deux réalisatrices proposent la restauration de figures (accomplie jusqu’au bout pour l’une, interrompue pour l’autre) soucieuses d’une idée de l’émancipation distincte du masculin et conjuguée au féminin. Autant de petites histoires ou d’histoires avec des petits h sauvées en diagonale de la grande hache de l’Histoire.